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Le chercheur français vient de publier «Storytelling», dans lequel il décrit la propension des politiques à endormir l'esprit critique du public en mettant en scène leurs propres histoires
Stéphanie Germanier - 22/12/2007
Le Matin Dimanche
Que vous inspire l'histoire d'amour entre Nicolas Sarkozy et Carla Bruni?
C'est un conte de Noël, une histoire d'amour pour les grands enfants que nous sommes... Mickey a rencontré Blanche-Neige à Euro Disney le dernier week-end avant Noël; il faisait un temps glacial
mais ce fut quand même un coup de foudre...
Vous ne pouviez pas rêver meilleur exemple pour illustrer la technique du storytelling que vous
décrivez dans votre livre.
Depuis son élection, Nicolas Sarkozy nous raconte des histoires: des histoires de rencontre et de séparation, de succès et d'échec, peuplées de victimes méritantes et de héros anonymes. Certaines
se terminent mal comme le divorce avec Cécilia, d'autres connaissent un happy end comme la libération des infirmières bulgares. Il y a des épisodes fabuleux comme ce conte de fées où l'on voit
une cendrillon de banlieue, la ministre de la Justice Rachida Dati, se transformer en princesse moderne dans Paris Match avec la complicité de grands couturiers. L'idylle avec Carla Bruni fournit
un nouveau rebondissement dans la vie passionnante et passionnelle de Nicolas Sarkozy. Elle arrive au bon moment après une semaine calamiteuse au cours de laquelle c'est Khadafi, le grand méchant
loup du conte de fées, qui a fait l'actualité. En quelques heures l'attention des médias s'est déplacée du vilain Khadafi à la belle Carla. Bref, il se passe toujours quelque chose avec Sarkozy:
une ex-mannequin chasse une autre ex-mannequin... Il n'y a guère que les pauvres petites filles riches comme Cécilia pour s'ennuyer à l'Elysée.
Qu'est-ce que c'est exactement que ces histoires qu'on construit pour en faire oublier d'autres?
Sarkozy applique les techniques de contrôle des médias que le Bureau d'information de la Maison-Blanche a mises au point progressivement depuis Reagan, jusqu'à Bill Clinton et George W. Bush.
Dick Cheney l'actuel vice-président, l'exprime sans détour: «Pour avoir une présidence efficace, la Maison-Blanche doit contrôler l'agenda. Si vous laissez faire la presse, ils saccageront votre
présidence...» Dans ce but, à Washington, le pouvoir présidentiel doit inventer chaque jour une bonne histoire, la story du jour qui capte et focalise l'attention des médias et du
public.
Mais cette histoire d'amour entre Nicolas Sarkozy et Carla Bruni est-elle vraie ou est-ce seulement du pipeau pour détourner l'attention des
gens?
Qu'ils s'aiment vraiment ou qu'ils soient dupes de leur propre fiction, ce n'est pas la question. D'ailleurs qu'est-ce qu'un coup de foudre sinon l'irruption d'une fiction, d'une belle histoire
dans le réel? Ce qui compte dans le cas des amants d'Euro Disney c'est l'usage stratégique qu'ils font d'eux-mêmes, la manière dont ils utilisent leurs émotions, leurs sentiments afin de jouer un
jeu qui n'a plus rien de privé puisqu'il consiste au contraire à mettre en scène leur aventure privée pour en tirer des effets publics et même politiques comme détourner l'attention des
gens.
Et ça fonctionne?
Oui. On a par exemple assez peu parlé des droits de l'homme en Libye ces derniers jours.
Justement, dans votre livre vous nous dites qu'aujourd'hui raconter des histoires ça ne sert plus seulement à endormir les enfants, mais les foules.
Expliquez-nous!
Depuis toujours la fonction des récits c'est de transmettre les expériences. Le storytelling est une tentative d'instrumentaliser l'art du récit à des fins nouvelles comme le management, le
marketing ou la communication politique. Lorsqu'on veut fédérer une équipe chez Apple on lui raconte l'histoire de Steve Jobs. Même chose dans la publicité. Aujourd'hui les managers utilisent les
sentiments des gens à des fins politiques, économiques, idéologiques et parfois même militaires comme ce fut le cas aux Etats-Unis et en Grande-Bretagne lors de la guerre en Irak. Mon livre est
une enquête sur ces nouveaux usages sociaux du récit. Les histoires ont acquis un tel pouvoir de séduction dans notre culture que certains craignent qu'elles ne viennent se substituer au
raisonnement rationnel.
Ne sous-estimez-vous pas le peuple en laissant entendre qu'il ne voit pas qu'il est manipulé?
Le storytelling est bien plus efficace que la propagande classique. Il ne cherche pas à modifier vos convictions ou à les influencer mais à vous faire entrer dans une histoire passionnante. Il
s'adresse à votre crédulité. C'est ce qu'Alastair Campbell, le conseiller de Tony Blair, appelle «faire la météo». Le storytelling n'est pas une technique de manipulation banale. C'est le climat
dans lequel nous vivons. On est passés de l'opinion publique à l'émotion publique. Le débat public ne vise plus à confronter des opinions mais à synchroniser des émotions.
Mais personne n'est dupe. La presse a d'ailleurs dénoncé les mises en scène Sarkozy-Bruni durant la visite de Kadhafi et le divorce Nicolas-Cécilia
lors des grèves...
On commence en France à prendre la mesure des dangers d'une feuilletonnisation de la vie publique. George Bush, qui ne manque pas d'afficher son conservatisme compassionnel en serrant dans ses
bras des survivants de la guerre ou des attentats du 11 septembre, est au plus bas dans les sondages mais il a été réélu deux fois. Un jour où l'autre la vérité se venge et le réel revient mais
le mal est fait. Ce qui compte aujourd'hui pour les politiciens ce n'est pas de laisser une trace dans l'Histoire, mais de terminer leur mandat.
Et c'est grave?
Oui, c'est très grave. Il s'agit de la survie des démocraties. Les citoyens ne sont plus considérés comme des électeurs qui doivent se faire une opinion, mais comme une audience à capter et à
conserver. C'est la logique de l'audimat. Avec Nicolas Sarkozy, la nature et le rythme des décisions politiques se soucient désormais moins de cohérence que de rythme, moins d'action que d'une
mise en scène du président qui obéit aux règles du suspense. Jacques Chirac avait dissous l'Assemblée nationale. Nicolas Sarkozy, lui, fait beaucoup mieux, il est en train de dissoudre le
politique. Il y a ceux qui croient et ceux qui font croire. Et le pouvoir appartient à ceux qui font croire.
Reste qu'on peut aussi voir le verre à moitié plein en disant que la politique et ceux qui la font n'ont jamais autant intéressé le
peuple...
Oui comme à la «Star Ac'». C'est le spectacle qui fascine. L'affrontement des personnages, des scènes, une succession de séquences, le suspense.
Mais la vraie politique continue de se faire, on n'est quand même pas dans le spectacle permanent...
Malheureusement oui. Que l'on soit en période électorale ou non, la politique prend la forme désormais d'un véritable festival de narration d'histoires où la presse joue à la fois l'acteur, le
choeur et le public. Elle reprend et interprète la story du jour et satisfait l'appétit du public avec de nouveaux récits. Le candidat héros de feuilleton qui gagne sera celui dont les histoires
entrent en connexion avec le plus grand nombre d'électeurs.
Si Sarkozy a été élu, est-ce parce qu'il savait mieux raconter des histoires que Ségolène Royal ou parce que le scénario était
meilleur?
Les deux mon général! Nicolas Sarkozy a, sans conteste, été un meilleur conteur ce qui signifie que son scénario était aussi plus crédible. L'histoire de Ségolène Royal manquait de
cohérence...
C'est-à-dire?
Elle n'est pas parvenue à faire converger son parcours personnel et l'histoire nationale. Ce que fait par exemple très bien le candidat Barack Obama aux Etats-Unis. Son conseiller n'essaie pas de
vendre le programme politique du candidat à la Maison-Blanche en disant qu'il va sauver le système de santé américain. Non, il parle au coeur des gens en leur disant, si vous l'élisez vous allez
faire l'Histoire en portant à la présidence pour la première fois un président Noir.
PROFIL
Fonction
Ecrivain et chercheur
Formation
Doctorat en sciences sociales à Paris
Etat civil
Divorcé, un enfant
Age
56 ans