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"Les gens comprennent très bien que l'harmonie du marché a quelques sérieux ratés quand la Société Générale voit s'évaporer 7 milliards d'euros d'un coup".
Face à la crise financière, l'économiste et philosophe Frédéric Lordon appelle à mettre en cause les traités européens qui sanctuarisent la liberté de mouvements des capitaux.
De nombreux commentateurs et éditorialistes mettent la crise financière sur le compte d'une « folie » qui se serait emparée des marchés. Que pensez-vous de ces interprétations ?
Frédéric Lordon. La thèse de la « folie » vaut à peu près ce que vaut celle de « l'immoralité », c'est-à-dire rien. On
peine à croire d'ailleurs que la cécité intellectuelle ou l'entêtement idéologique puissent aller jusqu'à une telle nullité de pensée, spécialement au moment où les destructions - financières se
produisent là, sous nos yeux, révélant leurs causes les plus évidentes. Le plus étonnant dans cette affaire ne tient presque plus aux événements eux-mêmes - pourtant ô combien
spectaculaires ! - mais à l'acharnement de la croyance libérale et à la force du déni.
Si même des catastrophes de cette magnitude ne parviennent pas à dessiller l'escouade des « experts » et des précepteurs de service, on se demande quel degré de convulsion il faudra
atteindre pour obtenir d'eux le premier doute... Il faut bien se mettre à leur place cependant : la « folie » et « l'immoralité », c'est tout ce qui leur reste avant d'en
arriver à l'indicible mise en question, celle des structures. Car tel est bien, malheureusement pour eux, l'enseignement à vif de la crise : jusque dans l'effondrement, la libéralisation
financière demeure parfaitement conforme à son concept.
Ce à quoi nous assistons est le déploiement nécessaire d'une mécanique inscrite au coeur des structures libéralisées de la finance. UBS a perdu 18 milliards de dollars, Merril Lynch, 19 et
Citigroup, 21, sans opérations frauduleuses ni Jérôme Kerviel local. Bref, elles ont perdu en jouant, strictement, le jeu de la finance tel qu'il est configuré actuellement. C'est bien cette
configuration qui est intrinsèquement l'origine du problème.
Comment peut-on imaginer un seul instant que des opérateurs financiers pourraient renoncer à poursuivre d'extraordinaires opportunités de profit dans un univers qui les démultiplie et leur donne
des proportions sans commune mesure avec les gains de l'économie réelle ? Par quel miracle de vertu la Société générale qui, en 2006, tire 23 % de rentabilité des capitaux propres de sa
banque de détail pourrait-elle s'abstenir de saisir les 48 % ( !) que lui offre sa banque d'investissement ? Laissez l'économe d'une congrégation bénédictine libre d'aller placer
les excédents de la chartreuse sur les marchés et il finira avec des CDO de subprimes...