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Par Delfeil de Ton
Où l'on voit qu'ils prétendent poursuivre les casseurs à cagoule mais qu'ils pourront mettre à l'amende n'importe quel citoyen.
Mille cinq cents euros, ça ne se trouve pas sous le pas d'un smicard et encore moins d'un attributaire du RSA. C'est le montant de l'amende que pourra avoir à payer toute personne, « au sein ou aux abords d'une manifestation sur la voie publique », qui aura été vue « dissimuler volontairement son visage afin de ne pas être identifiée dans des circonstances faisant craindre des atteintes à l'ordre public ».
Passons sur la somme, qui pourra être portée à trois mille euros en cas de récidive dans un délai d'un an. Ce que vous venez de lire est le décret 2009-724 du 19 juin 2009, section X, intitulé « De la dissimulation illicite du visage à l'occasion de manifestations sur la voie publique », signé de dames Alliot-Marie et Dati, respectivement ministre de l'Intérieur et de la Justice, du sieur Fillon, Premier ministre, et publié le 20 juin au « Journal officiel de la République français ». Elle se met bien, la République française.
Tout y est admirable, dans ce décret. Admirez-moi ce vague dans la renonciation : « au sein ou aux abords d'une manifestation ». Il ne faudra pas avoir le visage dissimulé si on manifeste, mais aussi s'il prend fantaisie à une manifestation de se dérouler dans votre voisinage. L'arbitraire est complet et l'incrimination peut tomber sur n'importe qui.
Le citoyen optimiste pensera peut-être qu'il est exagéré de dire que ça peut tomber sur n'importe qui car en effet il faudra que le visage ait été dissimulé « volontairement afin de ne pas être identifié ». Vous l'avez dissimulé mais parce que le temps est humide et que vous êtes enrhumé, vous n'aurez pas l'amende à payer. Vous l'avez dissimulé, certes volontairement, mais parce que vous vous trouviez aux abords d'une manifestation, lesquels abords étaient noyés de gaz lacrymogènes, vous n'aurez pas non plus l'amende à payer. Vous voyez bien, conclura le citoyen optimiste, par exemple un député UMP.
Ouiche. Nous voyons. Nous savons comment ces choses se passent. Si encore l'admirable s'arrêtait là. Le décret va plus loin. Cette dissimulation (fait objectif) volontaire (tait subjectif) afin de ne pas être identifié (fait supposé) doit avoir lieu « dans des circonstances faisant craindre des atteintes à l'ordre public ». On était déjà dans le domaine de la supposition, voici qu'on est entré dans celui de la prédiction : « faisant craindre ». Faisant craindre à qui ? A vous ? À madame Alliot-Marie ? Est-ce que je sais ce qu'elle craint, madame Alliot-Marie ? Est- ce que je sais, à ce moment-là, si elle craint ? Mon devoir de citoyen est-il de craindre en même temps qu'elle ? De craindre pour les mêmes choses qu'elle ?
Ne vous faites pas plus bête que vous n'êtes, dira le citoyen optimiste, par exemple un député UMP, vous savez parfaitement que ce décret vise uniquement les casseurs porteurs d'une cagoule, d'ailleurs on l'appelle « le décret anti-cagoules ».
« On l'appelle. » Qui ça, on ? Je sais que madame Alliot-Marie avait annoncé un décret contre les porteurs de cagoules mais je ne vois nulle part le mot cagoule dans le décret. Je ne vois pas non plus le mot casseurs, je vois juste les mots « atteinte à l'ordre public » et encore est-il énoncé qu'il n'est même pas besoin que l'atteinte ait eu lieu, il suffit qu'elle ait été crainte. J'appelle ça une marcellinade, ce décret, du nom de Raymond Marcellin, un cinglé, lointain prédécesseur de madame Alliot-Marie, qui cauchemardait la nuit que Mao Zedong était déjà arrivé à Poitiers.