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*...Ah, les mots, les mots! Quand j'étais petite, il y avait des mots super gores, des mots qui fichaient la frousse, comme Nazisme, Fascisme, Communisme, Terreur, Dictature! Puis peu à peu, sans crier gare, mon dictionnaire des mots à bannir s'est curieusement étoffé avec des expressions et des mots, banals, mais qui font mal, comme Réforme, Modernisation. Comme le souligne ici Mélanchon ,"Il faut bien prendre la mesure de la perversion du langage qui s’est opérée avec la contre-révolution libérale. Le mot “réforme”, qui avait une connotation progressiste, est aujourd’hui synonyme de régression. On l’a encore constaté avec la réforme des retraites. Le mot “modernisation” est utilisé comme porte d’entrée d’un vocabulaire et d’une syntaxe dont on connaît les grandes articulations : flexibilité, allègement… Ces mots sont d’ailleurs empruntés au vocabulaire de la gymnastique, pour donner une tonalité harmonieuse à des pratiques de brutalité sociale."
* Il y a aussi, tous ces mots douteux Murs, Frontières, Nationalisme qui renvoient négativement les uns aux autres. Ainsi, ce qu'on reproche au nationalisme, ne serait-il pas plutôt l'effet des crispations et des replis identitaires qui ne sont absolument pas résolus par la mondialisation? Les élections en côte d'ivoire sont d'ailleurs assez instructives de ce point de vue en soulignant la dichotomie qu'il y a entre 2 notions distinctes, le territoire civique, censé être espace de légitimité où peut s'exercer la souveraineté du peuple et le territoire symbole identitaire qui renvoie à d'autres concepts : Alassane Ouattara, visage de la crise identitaire en Côte d'Ivoire.
Ailleurs, cette dichotomie est également parfaitement illustrée dans ce qui distingue les murs des frontières. Depuis la chute du mur de Berlin, on notera que la marche forcée de la mondialisation en a fait surgir plein d'autres, d’Israël à la Californie en passant par Chypre et les faubourgs de Padoue: "les murs d’aujourd’hui, et tout particulièrement ceux qui sont érigés autour des démocraties, produisent nécessairement des effets intérieurs : leur dehors devient leur dedans. "C’est l’affaiblissement de la souveraineté étatique, et plus précisément, la disjonction entre la souveraineté et l’État-nation, qui a poussé les États à bâtir frénétiquement des murs." ” Sur Article 11: Tiré de l'essai de Wendy Brown.
Ainsi, parce que nous ne sommes plus à un paradoxe près, peut-on être à la fois pro-mur , pro mondialisation (ALENA, le mur Mexicain), à la fois flexible sur les questions de légitimité du pouvoir (Europe, Gouvernance Mondiale) et en même temps tout à fait opposé au protectionnisme des états-nations délimités par leurs frontières. Regis Debray inverse ce paradoxe dans son "éloge des frontières": « On confond les frontières et les murs. Les frontières sont un vaccin contre les murs. Elles permettent le va-et-vient » Vu dans un billet du Yéti. La frontière comme remède à la tendance très en vogue du repli identitaire?
* Mais comment une partie de notre vocabulaire a t'elle pu basculer incidemment du clair à l'obscur? Ainsi en va t'il de la démocratie dont l'exercice actuel, perso, me fait plus que douter! Idem pour les notions de légitimité politique en l'absence de contre pouvoir (Europe, souveraineté des marchés, des agences de notation), Idem pour la justice soudain noyée par une inflation (sans jeu de mot) de judiciarisation, Idem pour la réalité qui se cache désormais sous une tonne d'artefacts virtuels (économie réelle, chômage réel, croissance, dette publique).
Or, la perte progressive du sens des mots entraîne aussi, mécaniquement, cette sorte de confusion ambiante qui s'amplifie progressivement. Les idées ne peuvent plus s'exprimer aussi aisément. C'est ainsi que j'interprète cette nouvelle manie, que vous aurez sûrement repérée, consistant à mettre toutes les expressions entre guillemets que nous singeons avec nos mains levées! Ne sachant plus trouver les mots justes, nous sommes de plus en plus nombreux à adopter ces postures ridicules, dignes des chansons à geste pour gosses, comme des marionnettes: ainsi font font font... et des guillemets par ci, des guillemets par là!
*Pour illustrer la confusion du moment, l'affaire des fuites wikileaks est un cas d'école, de par l'incohérence des propos qui sont tenus dans tous les faux débats qui fleurissent ces jours-ci:
Loin de tout ce vain tapage, je vous propose de consulter dedefensa, qui nous livre dans ce billet par exemple, une analyse oblique de l'événement, montrant (attention, je vais oser un double néologisme), comment le système "décohère" la réalité en même temps qu'il "incohère" son substitut virtuel: "Le chapitre ouvert par cet épisode des fuites est celui d’une accentuation extrême de l’incertitude de la perception de la réalité, et cela par la mise en cause fondamentale des moyens les plus essentiels de cette perception de la réalité. Ce que nous montre l’affaire des fuites Wikileaks, c’est effectivement que la masse d’informations, le contrôle souvent défectueux et contreproductif de ces masses d’information, le caractère absolument relatif de ces informations avec les multiples interventions de déformation, la masse des émetteurs d’informations avec les centres d’intérêts divergents dont ils dépendent, enfin les fuites massives couronnant le tout, en sont arrivés à une situation d’absolue absence de contrôle ."
* Au fait, aviez-vous seulement remarqué comment notre novlangue s'enrichit tous les jours, avec des oxymores ignobles et d'une violence inouïe pour les peuples ?
J'avais commencé à les remarquer à l'époque des "frappes chirurgicales"; ils sont revenus en force récemment avec la "reprise sans emploi" et maintenant, avec le "sauvetage de l'Irlande" contre les Irlandais - évoqué le plus souvent sans guillemets -. En 2008/2009, l'usage de cette expression était encore acceptable, à propos des banques effectivement sauvées parce qu'elle n'avaient pas les moyens d'assumer les risques qu'elles avaient pris avec les subprimes. Ce terme est dorénavant aussi inapproprié qu'inacceptable! Quand les banques dissolvent les parlements :"La faillite du « tigre celtique » fait apparaître au grand jour la morale de la « crise de la dette » : privatisation des profits, socialisation des pertes.... le « tigre celtique » a figuré comme un véritable modèle ; fondé sur une imposition minimale des sociétés (donc « compétitif »), des dépenses publiques au compte-goutte (le propre d’une administration « moderne ») ainsi que sur une financiarisation débridée de son économie, ce parangon de modernité s’est finalement avéré être un modèle… de fragilité "
*Cette violence intolérable m'emporte malgré moi vers d'autres oxymores , "Désir de no futur", "Utopie du chaos libérateur", et pourquoi pas "Rêve d'apocalypse"?
Dans la série des oxymores, pourquoi pas un petit dernier pour la route? J'assume
ici un certain "extrémisme raisonnable", sachant qu'envisager intellectuellement le chaos est une chose, que le vivre en est une autre qui n'a absolument rien d'exaltant et que le déni comme le
nihilisme conduisent toujours à la haine et ne constituent jamais la solution! Un changement de civilisation est pourtant en train de s'imposer à nos consciences: il passera davantage par la
refondation du sens des choses, une insurrection des consciences plutôt que par la révolution! Décrypter la novlangue pour retrouver le sens de mots est une 1ère
étape...